samedi 17 août 2019
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Faso Dan Fani : Et si Thomas Sankara avait raison ?

Le Faso Dan Fani est un pagne de fabrication locale. La Révolution démocratique et populaire survenue en août 1983 a entraîné le changement du nom du pays. La Haute-Volta est devenu le Burkina Faso et des slogans comme « consommons burkinabè » ont vu le jour. Ce fut le temps de la valorisation des produits locaux. Le pagne tissé fut baptisé Faso Dan Fani (FDF) qui signifie pagne tissé du Faso. En son temps, le président Thomas Sankara avait initié le port obligatoire du Faso Dan Fani. Mais après les évènements du 15 octobre 1987, peu à peu, les populations sont revenues aux tissus modernes, délaissant le pagne de fabrication locale. Mais de nos jours, il est facile de remarquer le regain d’intérêt pour le Faso Dan Fani. Phénomène de mode ou prise de conscience de la valorisation des produits locaux ? En somme, Thomas Sankara avait-il raison de vouloir imposer le « consommons burkinabè » ? 

Il suffit de faire le tour de la ville de Ouagadougou pour s’apercevoir du regain d’intérêt pour le pagne tissé local. Les boutiques de vente, les associations de promotion, les innovateurs et les grands couturiers ont fait un retour aux sources pour mieux valoriser cette richesse du pays des Hommes intègres. Une chose à préciser, le Faso Dan Fani est un pagne fait à base de coton et tissé soit traditionnellement, soit de façon moderne.

Mais les modèles de tissage et les motifs (les différents dessins qui peuvent figurer sur l’habit) dépendent des ethnies. De nos jours, le retour au Faso Dan Fani est perceptible au niveau de toutes les catégories sociales et d’âge. Avec les innovations, au-delà du pagne simple, des chemises entièrement en Faso Dan Fani ou avec un mélange de tissu moderne sont confectionnées, des vestes, des couvre-chefs, des sacs, des chaussures, etc. Au-delà du simple pagne confectionné, plusieurs artisans ont innové en créant plus avec le FDF.

On voit sur le marché des chaussures à base du pagne local. Le principe est simple : les chaussures sont recouvertes du pagne. Cela donne une originalité avec des couleurs vives. Aussi, des sacs à dos, des porte-clés, des supports de cartes de visite, des sacs à main pour dames, des boucles d’oreilles, des couvre-chefs, etc. sont fabriqués avec le FDF. Bref, l’imagination et la créativité ne manquent pas dans le cadre de la valorisation de cette richesse locale.

Des sacs en Faso Dan Fani (Ph. 226infos)

Ces derniers temps, il n’est pas rare de voir, à certaines occasions, les femmes, les jeunes filles et les hommes en tenue traditionnelle. En guise d’exemple, beaucoup se rappellent probablement la rencontre avec le Président du Faso, dans le cadre du Forum national des femmes qui a eu lieu le 6 mars 2014, où le ministère de la Promotion de la femme et du genre avait recommandé le port du Faso Dan Fani. Cette recommandation avait été suivie à la lettre.

Aussi, dans les établissements d’enseignement, qu’on soit au primaire, au secondaire et même au supérieur, il est organisé chaque année scolaire, des journées dites traditionnelles. Pendant celles-ci, les élèves et étudiants se parent d’habits traditionnels pour l’occasion. Mais le chemin à suivre semble être encore long pour transformer définitivement ce mode vestimentaire en une habitude quotidienne. En ce qui concerne la rencontre du 6 mars 2014, deux jours après, était célébrée le 8-Mars, la journée internationale de la femme.

Par contre pour cette célébration, comme toutes les autres années, il n’a pas été  recommandé aux femmes de porter une tenue quelconque. C’est l’habituel « pagne uniforme importé » qui a été à l’honneur.

Le sens du combat d’un homme

Cette petite expérience réussie du 6 mars 2014 a été pourtant le sens du combat d’un homme. Thomas Sankara, quelque temps après son avènement au pouvoir, le 4-août 1983, s’était donné pour objectif la prise en main, par les Burkinabè, de leur propre développement.

Thomas Sankara a fait la promotion du pagne local (Ph. DR)

A cet effet, plusieurs actions avaient été menées. Pour ce qui nous intéresse, nous mettrons l’accent sur le Faso Dan Fani. Marque de fabrique de la révolution, le Faso Dan Fani était devenu l’identité du Burkinabè. En son temps, son port était imposé et les tisseuses, véritables fers de lance de cette marque, étaient à l’honneur.

A Bilbanbili, un quartier de Ouagadougou, une boutique avait même été ouverte et les femmes pouvaient y déposer les pagnes qu’elles tissaient. « Ah, nostalgie ! », ont soupiré certaines femmes que nous avons rencontrées.

Pour mieux aborder ce sujet, nous sommes allés à la rencontre d’un groupement féminin, le groupement « Nong-Taaba » qui, en langue mooré, signifie littéralement « s’entre-aimer », s’aimer pour un but commun, pour un mieux-être des membres. Ce regroupement de femmes, de tous les âges, s’est organisé depuis 1996 en ouvrant un centre. Le groupement compte 20 membres, toutes des femmes et œuvrant ensemble dans le Faso Dan Fani.

Tout a débuté par l’entremise d’une Burkinabè qui était en partenariat avec des Italiens. Lorsque ces derniers sont venus en visite au Burkina, ils voulaient des souvenirs. C’est alors qu’ils sont venus dans le centre qui existait déjà, mais il n’y a avait pas autant d’infrastructures ni de métiers à tisser. Mme Kafando, présidente du groupement précise que « ce sont les femmes qui se sont organisées pour l’achat de la parcelle. Ces partenaires nous ont aidées avec des formations et certains outils de travail ».

Elles disent accueillir avec joie le regain d’intérêt pour le Faso Dan Fani. « Nous sommes même très heureuses pour cela. Pour nous, la relance du Faso Dan Fani est une très bonne chose ». En ce qui concerne leur travail, chaque femme a ses clients et travaille en fonction de leur commande et de sa dextérité. « Pour tisser un pagne, celles qui sont assez rapides peuvent faire deux pagnes par jour. Mais celles qui ont d’autres occupations, peuvent faire un pagne et demi », nous renseigne Mme Vokouma.

Le groupement « Nong-Taaba » dispose d’une boutique où les tisseuses exposent leurs pagnes, mais chaque femme sort souvent avec un certain stock pour chercher d’autres clients en plus des commandes habituelles. « Pour la boutique, nous arrivons à vendre, mais pas comme nous le voulons. Quand on commence nouvellement une activité, cela va de soi que les bénéfices seront moindres pendant un certain temps », note la présidente.

Dans leur activité, les tisseuses disent rencontrer d’énormes difficultés. Premièrement, il y a le problème de financement. « Quand nous prenons les crédits dans les caisses populaires, nous devons obligatoirement rembourser dans une année. Pourtant, beaucoup de personnes achètent nos pagnes à crédit (…) La Caisse dit qu’elle nous aide, cela est vrai, mais les intérêts des crédits sont assez élevés. A chaque fin de mois, ce sont des calculs et des insomnies».

Le second obstacle, c’est l’écoulement des pagnes. Les femmes éprouvent d’énormes difficultés pour vendre les pagnes tissés. Mme Kafando appelle alors les autorités à l’aide. « Prenons l’exemple de la fête du 8-Mars : les autorités peuvent acheter au fur et à mesure nos pagnes pour les stocker. Si elles payent au comptant, nous pouvons revenir tisser d’autres pagnes pour les revendre. Si nous avons cette aide, les femmes vont bien faire le travail pour avoir des pagnes de qualité, puisque le tissage prend énormément de temps ».

Il est à préciser qu’à chaque occasion festive, des pagnes évènementiels sont confectionnés : 8-Mars, 15-Août, Noël, etc.

Les artisans locaux débordent d’imagination (Ph. 226infos)

Au temps de Sankara, il y a avait un vrai soutien

En abordant la période de Thomas Sankara, unanimement, la présidente et la secrétaire restent sur la même longueur d’onde : « Nous pensons que cela a été une bonne idée. S’il y avait eu une continuité jusqu’à nos jours, nous serions à un niveau plus élevé que celui où nous sommes actuellement en matière de Faso Dan Fani ».

Au temps de Sankara, il y a avait un vrai soutien pour le tissage du Faso Dan Fani, nous racontent-elles. « Si son œuvre avait été perpétuée, nous savons que nous allions plus en bénéficier. Nous n’avons pas d’autres sources de revenus que ce que nous tirons du Faso Dan Fani ». Mais elles rappellent aussi que quand le port du Faso Dan Fani avait été imposé, beaucoup n’étaient pas contents. Pour elles, les gens voyaient cela comme un diktat.

« C’est comme si on les forçait à faire ce qu’ils ne voulaient pas. En son temps, pout toute cérémonie de mariage, les mariés et les témoins devaient s’habiller en Faso Dan Fani. Des gens nous réveillaient tard dans la nuit pour avoir le pagne », se remémorent-elles. Aujourd’hui, tout le monde reconnait que ce fut une bonne chose, « mais, il est un peu tard ».

« Actuellement, les Burkinabè consomment le pagne local et nous donnons raison à Thomas Sankara qui avait voulu imposer le port du Faso Dan Fani et amener ainsi les populations à consommer ce que nos paysans produisaient. Il savait qu’à la longue, les gens allaient s’habituer et consommer local », précisent-elles.

Rien de plus normal pour ces dames parce que le coton est produit au pays, les producteurs sont du pays et les consommateurs aussi. Donc, les bénéfices restent au pays et c’est tout le pays qui gagne. « Nous pensons que si cela avait continué, les retombées allaient dépasser ce qu’on a actuellement. Pour cela, nous lui donnons raison d’avoir eu cette idée ».

Ici, ce sont des porte-monnaie recouverts du pagne tissé local (Ph. 226infos)

« L’espoir assassiné » 

Pour encore plus valoriser la marque de fabrique de la révolution, à savoir le Faso Dan Fani, Mme Kafando et Mme Vokouma ne manquent pas d’idées. En sus de la proposition de mettre en place des points d’achat et de vente par l’Etat, elles préconisent aussi que les tenues scolaires soient en Faso Dan Fani. Pour elles, « cela fera moins de dépenses pour les parents et aussi moins de concurrence entre les élèves. Si les autorités doutent, elles peuvent faire un essai avec deux écoles pour voir. Si le travail est concluant, nous savons qu’à la longue, tous les élèves seront en Faso Dan Fani ».

Ce que les femmes ont à dire aux autorités, c’est qu’elles revoient sérieusement la filière du tissage, le Faso Dan Fani. Elles souhaitent qu’elles fassent leur possible pour amener les populations à consommer le pagne local. « Même si deux fois dans la semaine chaque Burkinabè porte du Faso Dan Fani, vous allez voir que le pays ira de l’avant. Le Faso Dan Fani est une richesse nationale et nous devons la valoriser.

Les femmes ont l’amour du travail, il y a beaucoup de travailleuses, mais ce sont les moyens qui font défaut. On peut toujours travailler et tisser des pagnes de qualité, mais tant que l’écoulement restera un problème, nous ne pourrons pas mieux développer le Faso Dan Fani. Notre plus grand problème, c’est l’écoulement de nos produits.

Si cela est fait, nous aurons la liquidité pour acheter le fil et les produits de teinture et nous n’aurons plus besoin d’aller prendre des crédits », indiquent-elles, avant de continuer : « C’est avec le revenu du tissage que nous entretenons nos familles. Certains de nos maris sont retraités et c’est en tissant et en vendant les pagnes que nos enfants vivent bien. On contribue à leur scolarité et leur santé. En tout cas, travailler dans le Faso Dan Fani nous aide énormément ».

Ici, ce sont des couvre-chefs qui ont été fabriqués en Faso Dan Fani (Ph. 226infos)

En somme, la période Sankara, pour ces femmes, a été la grande épopée du Faso Dan Fani, un pagne local qui est une des identités culturelles du Burkina Faso. Oui, il avait raison, « l’espoir assassiné », lui qui présentait fièrement sa délégation parée en FDF au Sommet de l’OUA avant de conclure que « nous devons accepter de vivre africain, c’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne ».

Ismaël NABOLE

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